C’est un travail autour du palimpseste cartographique et architectural : différentes périodes cohexistent, s’influencent, s’entremêlent, la suivante se bâtissant avec les traces de la précédente. Les couches successives ne disparaissent jamais tout à fait, chacune hantée par la précédente.
Sur l’écran du sol, il s’agit d’un point de vue distant, omniscient du quartier. Les nouvelles et anciennes cartes s’entremêlent. Au fur et à mesure qu’on se rapproche d’une des ruelles des roturiers ou pimatgil, on remonte le temps, les cartes et les constructions.
Sur l’écran du mur, on est dans une ruelle inspirée de samildaero. C’est une vision synthétique, rassemblant les bâtiments de plusieurs sections prises à différents endroits des pimatgil. On y voit non seulement l’évolution de ces constructions à travers les époques, mais aussi ses habitants, leurs actions et accoutrements.
En remontant le temps, on traverse les tendances architecturales du quartier : tours modernes des années 2000, commerces des années 80, hanoks en briques et toits en tôle des années 70, bâtiments de l'occupation japonaise, hanoks de fin Joseon en tuiles et en paille, jusqu'à la configuration de 1600. La trame géométrique de la rue laisse progressivement place à un tracé organique et fragmenté. Les bâtiments se déconstruisent, révèlent leurs entrailles, disparaissent — pour laisser apparaître ce qui existait avant eux. Les habitants ne sont présents qu'en silhouettes, empreintes fugaces emportées par le temps. Le langage visuel est volontairement épuré — lignes et points blancs sur fond noir — en réponse aux contraintes de projection (faible contraste, sol irrégulier). Les matières sont évoquées par des textures suggérées.
C’est une vision abstraite qui se confronte à l’entonnoir documentaire : à la fois documentée au plus que nous avons pu, nous sommes, à l’instar des archéologues, confrontés à la raréfaction des sources avec le temps. Le film ne prétend pas pour autant reconstituer, il suggère ce que l'entonnoir documentaire a effacé. Au lieu que l'image se vide en remontant le temps, elle se reconstruit à l’envers. C’est une trace spectrale de l’impermanence des humains et de leurs constructions.
Derrière, il y a aussi mon émotion, sans doute partagée par nombre d'habitants du quartier. Quand je suis retourné vivre dans la ville natale de mon épouse coréenne, elle m'a montré la rue où elle est née : il n'en reste plus rien. Ni les bâtiments, ni le tracé. Que des tours d'habitation modernes. Le quartier même où nous avons habité à Séoul pendant 5 ans a été quasi entièrement rasé. Que reste-t-il à part des souvenirs qui s'effacent, quand on revient sur les lieux de notre vie et que leurs traces ont disparu ?
Ayant grandi également en Chine, j'ai admiré là-bas et en Corée la vie dans la rue : les petits réparateurs, rémouleurs sur les trottoirs, vendeurs de légumes à la sauvette, ferrailleurs ambulants. Et surtout les différentes générations qui coexistaient et vivaient ensemble. Les vieux qui discutent, qui jouent dans la rue. Les enfants turbulents, les gens de tout âge qui se croisent.
C'est quelque chose que j'ai appris à travers l'histoire de la Corée et à travers les récits de mon épouse : les 새마을운동, le développement fulgurant, ont sorti la Corée de la misère en y laissant quelque chose. Les générations se sont fracturées, les traditions se sont effacées à un rythme effréné. Comme s'il y avait eu un lourd prix à payer. On le ressent dans la ville moderne, dans ces immeubles et aménagements qui donnent l'impression d'être faits de manière temporaire, comme si rien n'était appelé à durer. Ce concept bouddhiste d'impermanence est très prégnant jusque dans les petits détails de la vie quotidienne, du moins c'est ce que j'ai ressenti dans les quartiers voués à être rasés et remplacés. Comme si, par exemple, il suffisait de scotcher un tuyau plutôt que de le fixer de manière pérenne.
Puis les conservatrices du Musée d'Histoire de Séoul m'ont transmis des photographies d'archives du quartier. J'y ai vu des jeunes filles portant leur petit frère sur le dos, des enfants jouant avec des balançoires à bascule, des chiens errants, des musiciens, des fabricants de sandales de paille, des vendeurs de chapeaux gat, des gens de tout âge qui se croisent et se bousculent. Une fenêtre si détaillée, si vivante sur un monde disparu, qui a l'air presque à portée de main. Ces images m'ont bouleversé. Elles sont ce que l'entonnoir du temps a laissé passer.
L'impermanence des choses, leur constante évolution, dépasse le bouddhisme pour être universelle. On le sait, mais on le vit de manière d'autant plus lucide à Séoul et à Gongpyeong-dong. Rien qu'entre 2017 et 2022, le quartier a totalement changé. L'éphémère devient de plus en plus éphémère. Et l'impermanence des choses n'est-elle pas encore mieux matérialisée par l'art vidéo, qui ne reste pas, qui s'évanouit comme un mirage, qui nous échappe, immatériel, impalpable ?
Et puis il m'est venu cette réflexion en faisant le film, bien qu’elle ne soit pas tout à fait vraie : et si, à l'instant où les visiteurs regarderont le film, la seule chose qui resterait de tout ça — de tous ces siècles, toutes les choses qui font une vie, objets, souvenirs, rencontres, toutes ces vies de labeur, de construction, d'échanges, de sacrifices effacés, oubliés, remplacés, brûlés, ensevelis, engloutis par le rouleau compresseur du temps — ne serait qu’un mirage numérique, fait de petits points blancs vacillants sur une toile noire avec du son. Une image distordue, imprécise, impermanente car projetée momentanément avant de s'éteindre. Une image fausse, fantasmée, impure, incomprise car réinterprétée par un étranger. Quelque chose de la distance infinie, de l'infranchissable, de l'éphémère.
With Tony Hayère : Music
In Vitro : Procedural Animation
Ronan Polcri : Character Animation
Abed al Rahman Abu Al Fielat, Hothifa Smair, Mohammad Issam, Hmada Elsherif, Yousef Abu Al Felat, Ahmed Wrekat : Procedural City
Damien Hautefaye, Lou Francastel, Lee Bomin : CG Artists
Bak Jowon : Sound Recording
Kim Woosang, Seo Yae-Eun, Pous Louis, Pous Manon : Vocals