Jean-Julien Pous

2030-1500

Video Triptych - 2D-3D animation, cartography, photogrammetry. Floor 3.5K 12×6m, Wall 2K 6x3m, Drain 2K 7×2m - Quadraphonic sound, black and white - 4min 30sec - 2026


In Space at the Insa Historic Sites Museum







Floor






Wall






Il s’agit d’un voyage à rebours du temps, montrant l’évolution du quartier de Gongpyeong à Séoul et ses environs, inspirée de la ruelle samildaero, l'ancienne pigmatgil (rue des roturiers), montrée simultanément de dessus (projection au sol A), en coupe tranversale de côté (projection murale, B), et son canal de drainage (projection au sol D), comme un espace-temps unique.

C’est un travail autour du palimpseste cartographique et architectural : différentes périodes cohexistent, s’influencent, s’entremêlent, la suivante se bâtissant avec les traces de la précédente. Les couches successives ne disparaissent jamais tout à fait, chacune hantée par la précédente.

Sur l’écran du sol, il s’agit d’un point de vue distant, omniscient du quartier. Les nouvelles et anciennes cartes s’entremêlent. Au fur et à mesure qu’on se rapproche d’une des ruelles des roturiers ou pimatgil, on remonte le temps, les cartes et les constructions.

Sur l’écran du mur, on est dans une ruelle inspirée de samildaero. C’est une vision synthétique, rassemblant les bâtiments de plusieurs sections prises à différents endroits des pimatgil. On y voit non seulement l’évolution de ces constructions à travers les époques, mais aussi ses habitants, leurs actions et accoutrements.

En remontant le temps, on traverse les tendances architecturales du quartier : tours modernes des années 2000, commerces des années 80, hanoks en briques et toits en tôle des années 70, bâtiments de l'occupation japonaise, hanoks de fin Joseon en tuiles et en paille, jusqu'à la configuration de 1600. La trame géométrique de la rue laisse progressivement place à un tracé organique et fragmenté. Les bâtiments se déconstruisent, révèlent leurs entrailles, disparaissent — pour laisser apparaître ce qui existait avant eux. Les habitants ne sont présents qu'en silhouettes, empreintes fugaces emportées par le temps. Le langage visuel est volontairement épuré — lignes et points blancs sur fond noir — en réponse aux contraintes de projection (faible contraste, sol irrégulier). Les matières sont évoquées par des textures suggérées.

C’est une vision abstraite qui se confronte à l’entonnoir documentaire : à la fois documentée au plus que nous avons pu, nous sommes, à l’instar des archéologues, confrontés à la raréfaction des sources avec le temps. Le film ne prétend pas pour autant reconstituer, il suggère ce que l'entonnoir documentaire a effacé. Au lieu que l'image se vide en remontant le temps, elle se reconstruit à l’envers. C’est une trace spectrale de l’impermanence des humains et de leurs constructions.
Derrière, il y a aussi mon émotion, sans doute partagée par nombre d'habitants du quartier. Quand je suis retourné vivre dans la ville natale de mon épouse coréenne, elle m'a montré la rue où elle est née : il n'en reste plus rien. Ni les bâtiments, ni le tracé. Que des tours d'habitation modernes. Le quartier même où nous avons habité à Séoul pendant 5 ans a été quasi entièrement rasé. Que reste-t-il à part des souvenirs qui s'effacent, quand on revient sur les lieux de notre vie et que leurs traces ont disparu ?

Ayant grandi également en Chine, j'ai admiré là-bas et en Corée la vie dans la rue : les petits réparateurs, rémouleurs sur les trottoirs, vendeurs de légumes à la sauvette, ferrailleurs ambulants. Et surtout les différentes générations qui coexistaient et vivaient ensemble. Les vieux qui discutent, qui jouent dans la rue. Les enfants turbulents, les gens de tout âge qui se croisent.
C'est quelque chose que j'ai appris à travers l'histoire de la Corée et à travers les récits de mon épouse : les 새마을운동, le développement fulgurant, ont sorti la Corée de la misère en y laissant quelque chose. Les générations se sont fracturées, les traditions se sont effacées à un rythme effréné. Comme s'il y avait eu un lourd prix à payer. On le ressent dans la ville moderne, dans ces immeubles et aménagements qui donnent l'impression d'être faits de manière temporaire, comme si rien n'était appelé à durer. Ce concept bouddhiste d'impermanence est très prégnant jusque dans les petits détails de la vie quotidienne, du moins c'est ce que j'ai ressenti dans les quartiers voués à être rasés et remplacés. Comme si, par exemple, il suffisait de scotcher un tuyau plutôt que de le fixer de manière pérenne.
Puis les conservatrices du Musée d'Histoire de Séoul m'ont transmis des photographies d'archives du quartier. J'y ai vu des jeunes filles portant leur petit frère sur le dos, des enfants jouant avec des balançoires à bascule, des chiens errants, des musiciens, des fabricants de sandales de paille, des vendeurs de chapeaux gat, des gens de tout âge qui se croisent et se bousculent. Une fenêtre si détaillée, si vivante sur un monde disparu, qui a l'air presque à portée de main. Ces images m'ont bouleversé. Elles sont ce que l'entonnoir du temps a laissé passer.

L'impermanence des choses, leur constante évolution, dépasse le bouddhisme pour être universelle. On le sait, mais on le vit de manière d'autant plus lucide à Séoul et à Gongpyeong-dong. Rien qu'entre 2017 et 2022, le quartier a totalement changé. L'éphémère devient de plus en plus éphémère. Et l'impermanence des choses n'est-elle pas encore mieux matérialisée par l'art vidéo, qui ne reste pas, qui s'évanouit comme un mirage, qui nous échappe, immatériel, impalpable ?

Et puis il m'est venu cette réflexion en faisant le film, bien qu’elle ne soit pas tout à fait vraie : et si, à l'instant où les visiteurs regarderont le film, la seule chose qui resterait de tout ça — de tous ces siècles, toutes les choses qui font une vie, objets, souvenirs, rencontres, toutes ces vies de labeur, de construction, d'échanges, de sacrifices effacés, oubliés, remplacés, brûlés, ensevelis, engloutis par le rouleau compresseur du temps — ne serait qu’un mirage numérique, fait de petits points blancs vacillants sur une toile noire avec du son. Une image distordue, imprécise, impermanente car projetée momentanément avant de s'éteindre. Une image fausse, fantasmée, impure, incomprise car réinterprétée par un étranger. Quelque chose de la distance infinie, de l'infranchissable, de l'éphémère.


This work is a journey backwards through time, showing the evolution of the Gongpyeong district in Seoul and its surroundings, inspired by the Samildaero alleyway, the ancient pimatgil or commoners' street, shown simultaneously from above (floor projection A), in lateral cross-section (wall projection B), and through its drainage canal (floor projection C), as a single space and time.
It is a work about cartographic and architectural palimpsest : different periods coexist, influence one another, interweave, each new layer building itself on the traces of the previous one. The successive layers never fully disappear, each one haunted by the one before.
On the floor screen, a distant, omniscient view of the neighbourhood unfolds. New and old maps intertwine. As we move closer to one of the commoners' alleyways, we travel back in time, through maps and constructions alike.
On the wall screen, we enter an alleyway inspired by Samildaero. It is a synthetic vision, gathering buildings from several sections taken at different points along the pimatgil. We see not only the evolution of these structures across the centuries, but also their inhabitants, their gestures, their dress, their lives.
Travelling back through time, we cross the architectural currents of the neighbourhood : the modern towers of the 2000s, the shops of the 1980s, the brick hanoks and corrugated iron rooftops of the 1970s, the buildings of the Japanese colonial period, the late Joseon tile-roofed and thatched hanoks, until we reach the configuration of 1600. The geometric street grid gradually gives way to an organic, fragmented layout. Buildings deconstruct themselves, reveal their interiors, disappear, giving way to what existed before them. The inhabitants appear only as silhouettes, fleeting imprints swept away by time. The visual language is deliberately spare, white lines and dots against a black ground, a response to the constraints of projection : low contrast, uneven floor surface. Materials such as wood, concrete and stone are suggested through texture.
This is an abstract vision that confronts the documentary funnel : documented as thoroughly as we could, we found ourselves, like archaeologists, facing the growing scarcity of sources as we moved further back in time. The film does not claim to reconstruct, it suggests what the funnel has erased. Rather than emptying as it travels back in time, the image reconstructs itself in reverse. It is a spectral trace of the impermanence of human beings and their constructions.
Behind this work lies a personal emotion, one perhaps shared by many inhabitants of this neighbourhood. When I returned to Gwangju, my Korean wife's hometown, she showed me the street where she was born : nothing remains. Not the buildings, not even the layout. Only modern apartment towers. The neighbourhood where we lived in Seoul for five years has been almost entirely demolished. What is left, apart from memories that fade, when we return to the places of our lives and find their traces gone?
Growing up in China as well, I came to admire the street life I found there and in Korea : the small repairmen, knife-sharpeners on the pavement, vegetable sellers, scrap metal dealers. And above all, the generations living side by side, elders talking and playing in the street, turbulent children, people of every age crossing paths.
This is something I learned through Korean history and through my wife's accounts : the Saemaul Undong, the country's sweeping development, lifted Korea out of poverty while leaving something behind. Generations fractured, traditions eroded at a breathless pace. As though there had been a heavy price to pay. You feel it in the modern city, in buildings and fittings that seem made to be temporary, as if it were enough to tape a pipe rather than fix it properly. This Buddhist concept of impermanence runs through the smallest details of everyday life, or at least that is what I felt in the neighbourhoods slated for demolition and replacement.
Then the curators of the Seoul Museum of History sent me archive photographs of the neighbourhood. I saw young girls carrying their little brothers on their backs, children playing on see-saws, stray dogs, musicians, makers of straw sandals, vendors of gat hats, people of every age crossing paths and jostling one another. A window so detailed, so alive onto a vanished world, one that seems almost within reach. These images shook me. They are what the funnel of time allowed to pass through.
The impermanence of things, their constant evolution, reaches beyond Buddhism to become universal. We know this, but we feel it with particular lucidity in Seoul and in Gongpyeong-dong. Between 2017 and 2022 alone, the neighbourhood changed entirely. The ephemeral grows ever more ephemeral. And is impermanence not rendered even more tangible by video art, which does not remain, which vanishes like a mirage, which escapes us, immaterial, intangible ?
And then, while making the film, a thought came to me, not entirely true perhaps : what if, at the moment when visitors stand before this work, the only thing that remained of all of this, of all these centuries, all the things that make up a life, objects, memories, encounters, all these lives of labour, construction, exchange, sacrifice, erased, forgotten, replaced, burned, buried, swallowed by the rolling weight of time, what if all that remained were a digital mirage, made of small flickering white dots on a black screen with sound. A distorted, imprecise image, impermanent because projected for a moment before going dark. A false image, fantasised, impure, misread because reinterpreted by a stranger. Something of infinite distance, of the uncrossable, of the ephemeral.



With Tony Hayère : Music
In Vitro : Procedural Animation
Ronan Polcri : Character Animation
Abed al Rahman Abu Al Fielat, Hothifa Smair, Mohammad Issam, Hmada Elsherif, Yousef Abu Al Felat, Ahmed Wrekat : Procedural City
Damien Hautefaye, Lou Francastel, Lee Bomin : CG Artists
Bak Jowon : Sound Recording
Kim Woosang, Seo Yae-Eun, Pous Louis, Pous Manon : Vocals